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Les cinq stades de l'effondrement | Par Dmitry Orlov.

 
« Ma spécialité est de réfléchir à — et malheureusement de prédire — l'effondrement. Ma méthode est basée sur la comparaison : j'ai vu l'Union soviétique s'effondrer et, puisque je suis aussi familiarisé avec les détails de la situation aux États-Unis, je peux faire des comparaisons entre ces deux superpuissances défaillantes...

Je suis né et j'ai grandi en Russie, et je suis retourné en Russie à maintes reprises entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. Cela m'a permis d'acquérir une solide compréhension de la dynamique du processus d'effondrement tandis qu'il se déroulait là-bas. À partir du milieu des années 1990 il était tout à fait clair pour moi que les États-Unis prenaient la même direction générale. Mais je ne pouvais pas encore dire combien de temps le processus prendrait, alors je me suis assis et j'ai regardé.

Je suis un ingénieur, et donc j'ai naturellement tendance à chercher des explications physiques à ce processus, par opposition aux explications économiques, politiques ou culturelles. Il s'avère que l'on peut trouver une très bonne explication de l'effondrement soviétique en suivant les flux d'énergie. Ce qui s'est produit dans les années 1980 est que la production de pétrole Russe a atteint un pic historique. Cela a coïncidé avec la mise en production de nouvelles provinces pétrolières à l'Ouest — la mer du Nord en Grande-Bretagne et en Norvège, la baie de Prudhoe en Alaska — et cela a rendu soudainement le pétrole très peu cher sur les marchés mondiaux. Les revenus soviétiques ont dégringolé, mais leur appétit pour les marchandises importées est demeuré inchangé, et donc ils ont plongé de plus en plus profondément dans l'endettement. Ce qui les a condamné finalement n'était même pas tant le niveau d'endettement que leur incapacité à engager davantage d'endettement encore plus vite. Une fois que les prêteurs internationaux ont rechigné à accorder davantage de prêts, la partie était terminée.

Ce qui arrive aux États-Unis maintenant est largement similaire, avec certaines polarités inversées. Les États-Unis sont un importateur de pétrole, brûlant jusqu'à vingt-cinq pour cent de la production mondiale, et important plus des deux tiers de cela. Au milieu des années 1990, quand j'ai commencé pour la première fois à essayer de deviner le moment de l'effondrement des États-Unis, l'arrivée du pic global de la production pétrolière était prévue aux environs du tournant du siècle. Il s'est avéré que l'estimation était décalée d'une décennie, mais c'est assez précis, en fait, pour ce genre de grandes prédictions. Et voilà le prix élevé du pétrole qui met un frein à davantage d'expansion de la dette. Tandis que les prix plus élevés du pétrole déclenchent une récession, l'économie commence à se contracter, et une économie qui se contracte ne peut soutenir un niveau d'endettement en expansion perpétuelle. À un certain point la capacité de financer les importations de pétrole sera perdue, et ce sera le point de basculement, après lequel rien ne sera plus jamais pareil.

Ceci n'est pas pour dire que je crois à une sorte de déterminisme de l'énergie. Si les États-Unis réduisaient leur consommation d'énergie d'un ordre de grandeur1, ils consommeraient toujours une quantité invraisemblablement énorme, mais une crise énergétique serait évitée. Mais alors, ce pays, tel que nous avons l'habitude de le concevoir, n'existerait plus. Le pétrole est ce qui actionne cette économie. À son tour, c'est cette économie basée sur le pétrole qui rend possible le maintien et l'augmentation d'un niveau d'endettement extravagant. Donc, une réduction drastique de la consommation de pétrole causerait un effondrement financier (plutôt que l'inverse). Quelque autres stades d'effondrement suivraient, dont nous discuterons ensuite. Ainsi, on peut voir cet appétit bizarre pour le pétrole importé comme un échec culturel, mais ce n'en est pas un qui peut être défait sans causer beaucoup de dommage. Si l'on veut, on peut appeler cela du « déterminisme ontologique » : ça doit être comme c'est, jusqu'à ce que ce ne soit plus.

Je ne veux pas suggérer que chaque partie du pays va soudainement subir une panne d'existence spontanée, en revenant à une nature inhabitée. Je suis d'accord avec John Michael Greer2 que le mythe de l'apocalypse n'est pas le moins du monde utile pour faire face à la situation. L'expérience soviétique est très utile ici, parce qu'elle nous montre non seulement que la vie continue, mais aussi exactement comment elle continue. Mais je suis tout à fait certain qu'aucune quantité de transformation culturelle ne nous aidera à sauver divers aspects clefs de cette culture : la société de l'automobile, la vie dans les banlieues3, les grandes surfaces, le gouvernement affairiste, l'empire global, la finance incontrôlée.

D'un autre côté, je suis tout à fait convaincu que rien de moins qu'une profonde transformation culturelle ne permettra à un nombre significatif d'entre nous de garder un toit au dessus de la tête, et de la nourriture sur la table. Je crois aussi que le plus tôt nous commencerons à abandonner notre bagage culturel inadapté, plus nous aurons de chances de tenir. Il y a quelques années, mon attitude était juste de continuer de regarder les événements se dérouler, et de garder cette histoire d'effondrement comme une sorte de passe-temps macabre. Mais le cours des événement est certainement en train de s'accélérer, et maintenant mon sentiment est que le pire que nous pourrions faire est de prétendre que tout ira bien et de passer le temps restant dans l'organisation actuelle de notre vie, sans rien pour la remplacer une fois qu'elle aura commencé de s'arrêter.

Maintenant, pour en revenir à mes propres progrès personnels sur ces questions, en 2005 j'ai écrit un article appelé Leçons post-soviétiques pour un siècle post-américain. Initialement, je voulais le publier sur un site tenu par Dale Allen Pfeiffer4, mais, à ma surprise, il a fini sur From the Wilderness, un site bien plus populaire tenu par Michael Ruppert5 et, à mon étonnement croissant, Mike m'a même payé pour cela.

Et depuis lors, on me pose la même question, très souvent : « Quand ? Quand l'effondrement va-t-il se produire ? » Étant un petit peu intelligent, je refuse toujours de donner une réponse spécifique, parce que, voyez-vous, dès que l'une de vos prédictions spécifiques s'avère fausse, c'en est fait de votre réputation entière. Une manière raisonnable d'envisager le minutage est de dire que l'effondrement peut se produire à différents moments pour différentes personnes. Vous pouvez ne jamais vraiment savoir que l'effondrement s'est produit, mais vous saurez qu'il s'est produit pour vous personnellement, ou pour votre famille, ou pour votre ville. La vision d'ensemble ne s'assemblera peut-être pas avant bien longtemps, grâce aux efforts des historiens. Individuellement, nous pouvons ne jamais savoir ce qui nous frappe et, en tant que groupe, nous pouvons ne jamais être d'accord sur une seule réponse. Regardez l'effondrement de l'URSS : certaines personnes débattent encore de pourquoi exactement il s'est produit.

Mais quelquefois la vision est plus claire que nous le souhaiterions. En janvier 2008, j'ai publié un article sur Les cinq stades de l'effondrement, dans lequel je définissais les cinq stades, et puis j'affirmais courageusement que nous étions au beau milieu d'un effondrement financier. Et dix mois plus tard il semble que je ne me sois pas trop avancé cette fois. Si le gouvernement américain doit prêter aux banques plus de deux cent milliards de dollars par jour juste pour empêcher l'ensemble du système d'imploser, alors le terme crise ne rend probablement pas justice à la situation. Pour continuer ce jeu, le gouvernement américain doit être capable de vendre la dette qu'il engage, et quelles chances y a-t-il, pensez-vous, pour que l'ensemble du monde s'arrache des milliers de milliards de dollars de dette nouvelle, sachant qu'ils sont utilisés pour consolider une économie en train de se contracter ? Et si la dette ne peut être vendue, alors elle doit être monétisée, en imprimant de l'argent. Et cela déclenchera l'hyperinflation. Alors, n'ergotons pas, et appelons ce qui est en train de se produire comme ce à quoi cela ressemble : « un effondrement financier ».


Les cinq stades de l'effondrementLes cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Alors voici les cinq stades tels que je les ai définis il y a presque un an. La petite coche à côté de « l'effondrement financier » est là pour nous rappeler que nous ne sommes pas ici pour ergoter ou être ambigus, car le stade 1 est très engagé. Les stades 2 et 3 — les effondrements commercial et politique — sont entraînés par l'effondrement financier, et se chevaucheront l'un l'autre. Pour l'instant, il n'est pas clair lequel est le plus engagé. D'un côté, il y a des signes que le trafic mondial ralentit, et que les grandes surfaces sont bonnes pour une très mauvaise période, avec de nombreux magasins susceptibles de fermer après une saison de Noël désastreuse. D'un autre côté, les États subissent déjà des déficits budgétaires massifs, licencient des employés d'État, réduisent les programmes, et commencent à supplier le gouvernement fédéral pour être renfloués financièrement.

Même si les différents stades de l'effondrement s'entraînent les uns les autres de façons variées, je pense que cela a un sens de les maintenir conceptuellement séparés. Ceci parce que leurs effets sur notre vie quotidienne sont tout à fait différents. N'importe quels moyens constructifs que nous pourrons trouver pour esquiver ces effets seront aussi différents. Enfin, certain stades de l'effondrement semblent inévitables, tandis que d'autres peuvent être évités si nous nous battons assez.

L'effondrement financier semble particulièrement douloureux si vous vous trouvez avoir beaucoup d'argent. D'un autre côté, je rencontre tout le temps des gens qui ont le sentiment que « rien n'est encore arrivé ». Ce sont surtout des gens jeunes, qui ont relativement réussi, qui n'ont pas ou peu d'économies, et ont encore des boulots bien payés, ou une assurance chômage qui n'est pas encore épuisée. Leur vie quotidienne n'est pas très affectée par la tourmente sur les marchés financiers, et ils ne croient pas que quoi que ce soit de différent soit en train de se produire en dehors des hauts et des bas économiques habituels.

L'effondrement commercial est bien plus évident, et l'observer ne nécessite pas d'ouvrir des enveloppes et d'examiner des colonnes de chiffres. C'est douloureux pour la plupart des gens, et mortellement dangereux pour certains. Quand les rayonnages des magasins sont vidés du nécessaire et restent ainsi pendant des semaines de suite, la panique s'installe. Dans la plupart des lieux, cela requiert une sorte de réaction d'urgence, pour s'assurer que les gens ne soient pas privés de nourriture, d'abris, de médicaments, et que certaines mesures de sécurité et d'ordre public soient maintenues. Les gens qui savent ce qui vient peuvent se préparer à en éviter le pire.

L'effondrement politique est encore plus douloureux, parce qu'il est mortellement dangereux pour beaucoup de gens. La rupture de l'ordre public serait particulièrement dangereuse aux États-Unis, à cause du grand nombre de problèmes sociaux qui ont été balayés sous le tapis au cours des années. Les Américains, plus que la plupart des autres peuples, ont besoin d'être défendus les uns des autres à tout moment. Je pense que je préférerais la loi martiale à l'anarchie et au chaos complet et absolu, bien que j'admette que l'un et l'autre soient de très pauvres choix.

L'effondrement social et culturel semble avoir déjà eu lieu dans plusieurs parties du pays dans une large mesure. Ce qui reste d'activité sociale semble ancrée dans des activités transitoires telles que le travail, les courses et les sports. La religion est peut-être la plus grande exception, et beaucoup de communautés sont organisées autour des églises. Mais dans les endroits ou la société et la culture demeurent intactes, je croit que l'effondrement social et culturel est évitable, et que c'est là que nous devons vraiment résister. Aussi, je pense qu'il est très important que nous apprenions à voir notre environnement pour ce qu'il est devenu. Dans beaucoup d'endroits, on a l'impression qu'il ne reste simplement pas beaucoup de choses qui vaillent d'être sauvées. Si toute la culture que nous voyons est de la culture commerciale, et si toute la société que nous voyons est la société de consommation, alors le mieux que nous ayons à faire est de nous en éloigner, et de chercher d'autres gens prêts à faire de même.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Il n'y a rien de particulièrement profond ou magique quant aux cinq stades que j'ai choisi, sauf qu'ils semblent pratiques. Ils correspondent aux aspects communément distingués de la réalité quotidienne. Chaque stade de l'effondrement correspond aussi à un certain ensemble de croyances dans le statu quo, qui est sur le point de tomber à l'eau.

C'est toujours une chose impressionnante à observer, quand la réalité glisse. À un moment, une certain idée est vue comme absurde, et le moment suivant elle est traitée comme la sagesse conventionnelle. Il semble y avoir un mécanisme psychologique impliqué, dans lequel personne ne veut être vu comme le dernier imbécile à comprendre enfin le tableau. Tout le monde commence par prétendre avoir pensé de cette façon depuis le début, ou au moins depuis un petit moment, de peur de paraître idiot. Il est toujours difficile de demander aux gens ce qui les a soudainement fait changer d'avis, parce qu'avec la peur d'avoir l'air idiot vient une certaine perte de dignité.

L'exemple le plus convaincant de nombreux esprits ayant soudainement un éclair est, à mon avis, la fin soudaine de l'URSS. C'est arrivé avec Boris Eltsine juché sur un tank, à qui on demandait : « Mais que va devenir l'Union soviétique ? » Et sa réponse, prononcée avec le maximum de gravité fut : « Désormais je ne la désignerai plus que comme l'ANCIENNE Union soviétique ». Et ce fut tout. Après cela, quiconque croyait encore à l'Union soviétique ne paraissait pas seulement idiot, mais vraiment fou. Pendant un moment, il y a eu beaucoup de vieux fous paradant avec des portraits de Lénine et de Staline. Leur esprit était trop vieux pour avoir « l'éclair ».

Ici, aux États-Unis, nous n'avons encore fait l'expérience d'aucune réalisation majeure, fracassante, de celles qui ont l'air absurde immédiatement avant et sont complètement évidentes immédiatement après qu'elles se soient produites. Nous avons eu des secousses mineures, la plupart en rapport avec des hypothèses financières. L'immobilier est-il un bon investissement ? Le système de retraite privé permettra-t-il de prendre sa retraite ? Le gouvernement nous renflouera-t-il tous ? Toutes les réalisations majeures sont encore à venir, ou, comme mes amis jeunes cadres dynamiques endurcis ne cessent de me le dire : « Rien n'est encore arrivé ».

Mais du moment où quelque chose sera arrivé, il sera trop tard pour que nous commencions à planifier son arrivée. Il ne semble pas trop valable pour nous de rester assis à attendre l'heureux événement, quand tous les autres se sentent idiots en même temps. Aussi arrogant que cela paraisse, nous ferions peut-être mieux d'accepter leur idiotie avant eux, et de nous tenir à une distance sûre en avance de l'opinion prévalante.

Parce que si nous faisons cela, nous pourrions bien réussir à trouver des façons de nous débrouiller. Nous pourrions apprendre à esquiver l'effondrement financier en apprenant à vivre sans avoir besoin de beaucoup d'argent. Nous pourrions créer des modes de vie alternatifs et des réseaux de production et de distribution informels pour tous les besoins avant que l'effondrement commercial ne se produise. Nous pourrions nous organiser en communautés auto-gouvernées qui pourraient fournir leur propre sécurité durant l'effondrement politique. Et toutes ces étapes mises ensemble pourraient nous mettre en position de sauvegarder la société et la culture.

Ou nous pouvons juste attendre jusqu'à ce que tout le monde commence à être d'accord avec nous, parce que nous ne voudrions pas qu'ils aient l'air idiot.


Stade 1 : L'effondrement financier
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

La dynamique importante, quand il s'agit d'effondrement financier, est à présent évidente. C'est l'effondrement des pyramides de crédit, « tout le château de carte » comme dit le président Bush. Le terme technique est « effet de levier inversé »6, et la réponse est le renflouement financier. Le gouvernement fédéral va renflouer les banques et les compagnies d'assurance, les compagnies d'automobiles, et les gouvernement des États. Appelons cela le tapis roulant du renflouement : nous empruntons de plus en plus vite juste pour ne pas chuter. Le tapis roulant est en fait une bonne métaphore. Imaginez ce qui arriverait si vous alliez dans un gymnase, montiez sur un tapis roulant, et poussiez continuellement la vitesse, aussi haut que possible. Ce qui arriverait est que vous trébucheriez, et vous vous trouveriez éjecté en arrière.

Il est instructif de poser la question : à qui empruntons nous l'argent du renflouement ? Les gens vous diront que nous l'empruntons « au contribuable ». Mais ce n'est pas comme si les avis d'imposition fédéraux s'étaient automatiquement envolés de quelques milliers de milliards durant les deux derniers mois, et donc cela pose la question : à qui « le contribuable » va-t-il emprunter cet argent entre-temps ? À d'autres Américains ? Non, parce que notre taux d'épargne est abyssalement bas depuis un bon bout de temps maintenant, et le peu que nous avons économisé est dans la valeur immobilière, qui s'amenuise, et dans les actions et les obligations, à travers des fonds mutualisés, des fonds de pension et autres, qui ont baissé d'un tiers environ. La valeur de ces investissements s'effondre, et si nous nous débarrassions de ces investissements pour lever les fonds pour payer cette nouvelle dette, cela la ferait s'effondrer encore plus vite. En effet, nous ne ferions que déplacer l'argent d'une poche à l'autre. Ainsi, réellement, les renflouements doivent être financés par les étrangers. Et si ces étrangers décident de ne plus nous confier davantage de leurs économies ? Alors notre seul recours est de « monétiser » la dette : imprimer de la monnaie.

Et donc la prochaine question est : combien d'argent devrons nous imprimer ? Le but des renflouements est de fournir des liquidités aux compagnies insolvables, pour éviter l'effet de levier inversé. Pour comprendre ce que cela signifie, on doit comprendre que pour chaque dollar réel dans l'économie, au sens de « pas emprunté », il y a plus de 13 dollars d'argent emprunté, qui existent seulement tant que la dette peut être reconduite. Si votre crédit est au plafond tandis que l'économie est en croissance, c'est déjà assez mauvais, mais l'économie américaine se contracte à cause d'un récent choc pétrolier. Une économie plus petite ne peut supporter autant de dette, et c'est en partie la raison pour laquelle nous avons un effet de levier inversé. Une fois que le processus d'aigrissement de la dette a commencé, il est difficile à arrêter, et si l'effet de levier inversé devait continuer sa course, nous chuterions de plus de 1 300 %. Monétiser autant de dette nécessiterait plus de 1 300 % d'inflation. Et une fois que ça commence, ça devient très difficile à arrêter.

Et cela, croyez-le ou non, c'est en fait les bonnes nouvelles. Comme la plus grande part de notre dette est libellée dans notre propre monnaie — le dollar américain — les États-Unis n'auront pas à se déclarer en défaut de paiement souverain, comme la Russie a été forcée de le faire dans les années 1990. Au lieu de cela nous pouvons nous tirer de la banqueroute nationale en imprimant beaucoup de dollars. Nous rembourserons notre dette nationale, mais nous le ferons en papier monnaie sans valeur, poussant à la banqueroute nos créanciers internationaux dans le processus. Il est sûr que ce sera douloureux pour tout le monde, particulièrement pour quelqu'un qui avait l'habitude d'avoir beaucoup d'argent, parce que l'argent ne fera plus tourner le monde. Une fois que les États-Unis devront commencer à gagner de la monnaie étrangère pour payer les importations, on peut être sûr que les importations deviendront tout à fait rares.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Voici des instantanés des caractéristiques les plus saillantes de l'effondrement financier, telles qu'elles affecteront la vaste majorité de la population. Ici, je fais l'hypothèse que les effondrements commercial et politique sont plus lents à arriver, et que le gouvernement est encore là pour intervenir avec des aides d'urgence de diverses sortes, et qu'une sorte d'économie de marché continue de fonctionner. Cela pourrait en arriver au point où chacun se promène avec ses cartes de débit de petits bons d'alimentation, et le seul endroit où l'on peut les utiliser à portée de marche est le McDonald, mais je fais l'hypothèse d'une période semi-stable durant laquelle d'autres ajustements peuvent se produire avant que les autres stades suivent leur cours.

Les ajustements auraient à voir avec des aspects majeurs du mode de vie, depuis où nous vivons jusqu'à comment nous produisons de la nourriture et comment nous sommes en relation les uns avec les autres. Avec une monnaie rare et pas particulièrement forte, d'autres manières de gagner la collaboration d'autrui auraient besoin d'être développées à toute vitesse. Le domaine financier peut être vu comme un système complexe de barrières : votre compte en banque est séparé de mon compte en banque. Cette organisation nous permet, vous et moi, de ne pas trop nous inquiéter l'un de l'autre, pourvu que chacun d'entre nous ait suffisamment pour continuer de vivre. Bien que ce soit largement une fiction, nous pouvons nous imaginer être des acteurs économiques indépendants sur un pied d'égalité. Mais une fois que ces barrières conceptuelles ne comptent plus, parce qu'il n'y a rien derrière, nous devenons la charge les uns des autres, d'une sorte de façon immédiate qui surviendrait comme un choc pour la plupart des gens. L'indignité d'une telle interdépendance physique serait psychologiquement dévastatrice pour beaucoup de gens, alourdissant le bilan humain de l'effondrement financier au delà de ce qu'on attendrait d'un problème qui n'existe réellement que sur le papier. Cela va être particulièrement dur pour une nation élevée dans le mythe de l'individualisme forcené.


Stade 2 : L'effondrement commercial
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov 

L'effondrement commercial, lorsqu'il arrivera, causera à nouveau bien plus de dégâts psychologiques qu'on l'attendrait d'un problème purement organisationnel. Les quantités de biens et de services immédiatement disponibles juste avant et juste après l'effondrement resteront à peu près les mêmes, mais parce que la psychologie du marché est si enracinée dans la population, aucune autre façon de se débrouiller ne sera envisagée. L'accumulation sera généralisée, avec le pillage comme antidote évident. Il y aura instantanément un immense marché noir pour toutes sortes de biens de nécessité, du shampooing aux fioles d'insuline.

Le mécanisme de marché fonctionne bien dans certains cas, mais il ne fonctionne pas du tout quand les marchandises clefs deviennent rares. Cela mène à la spéculation, à l'accumulation, au pillage, et à d'autres effets pernicieux. Il y a habituellement un réflexe de régulation des marchés, en imposant le contrôle des prix, ou en introduisant le rationnement. Je trouve tout à fait amusant que la récente clameur en faveur de la re-régulation des marchés financiers ait été accueillie aux cris de « Socialistes ! » Échouer dans le capitalisme ne fait pas de vous un socialiste, pas plus que divorcer ne vous rend automatiquement homosexuel.

Si, au moment où l'effondrement commercial est sur nous, il reste encore assez de système politique intact pour mettre en place le rationnement, le contrôle des prix et des plans de distribution d'urgence, alors nous devrons compter cela parmi nos bénédictions. Une gouvernance à la main aussi lourde n'est certainement pas pour plaire aux foules durant les temps d'abondance, quand elle est aussi superflue, mais elle peut tout à fait être une bouée de sauvetage durant les temps de pénurie. Le système de distribution de l'alimentation soviétique, qui était handicapé par une sous-performance chronique en temps normal, a prouvé sa résilience paradoxale durant l'effondrement, permettant aux gens de survivre à la transition.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Si avant l'effondrement commercial le défi est de trouver assez d'argent pour payer le nécessaire, après l'effondrement le défi est de faire accepter aux gens l'argent en paiement de ce nécessaire. Nombre des vendeurs potentiels préfèrent être payés avec quelque chose de plus de valeur que de simples espèces. Le service client en vient à signifier que les clients doivent fournir un service. Étant donné que la plupart des gens n'ont pas beaucoup à offrir, autre que leur argent à présent sans valeur, s'ils en ont encore, la plupart des fournisseurs de biens et de services décident de prendre des vacances.

Avec la disparition du marché libre et ouvert, même les articles qui sont toujours disponibles à la vente en viennent à être proposés d'une manière qui n'est ni libre ni ouverte, mais seulement à certains moments et à certaines personnes. La richesse qui existe encore, quelle qu'elle soit, est cachée, parce que l'étaler ou l'exposer ne fait qu'accroître le risque d'insécurité, et la quantité d'effort requise pour la protéger.

Dans une économie où la vaste majorité des articles manufacturés sont importés, et conçus avec leur obsolescence planifiée à l'esprit, il sera difficile de continuer de faire fonctionner les choses à mesure que les importations s'assécheront, particulièrement les importations de pièces de rechange pour la machinerie fabriquée à l'étranger. Le parc d'équipement disponible rétrécira avec le temps, tandis que de plus en plus de pièces d'équipement seront utilisées comme « donneurs d'organes ». Dans un effort pour continuer de faire fonctionner les choses, des industries artisanales entières dédiées à la remise en état des vieux trucs pourraient soudainement se constituer.


Stade 3 : L'effondrement politique
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov 

Il est parfois difficile de discerner l'effondrement politique, parce que les politiciens tendent à être tout à fait bons pour maintenir l'apparence du pouvoir et de l'autorité alors même qu'ils s'amenuisent. Mais il y a des signes révélateurs de l'effondrement politique. L'un de ceux-ci est quand les politiciens commencent à travailler au noir parce que leur boulot principal n'est plus suffisamment lucratif. Un autre est quand les politiciens régionaux commencent à défier ouvertement les ordres du centre politique. La Russie a connu une grande quantité de chacun de ces symptômes.

Une chose qui rend l'effondrement politique particulièrement difficile à repérer est que plus les choses empirent, plus les politiciens émettent de bruit. La rapport substance-bruit dans le discours politique est très bas même dans les bonnes périodes, ce qui rend difficile le repérage de la transition quand il tombe effectivement à zéro. La variable plus facile à surveiller est le niveau de confusion. Par exemple, quand M. Nazdratenko9, le gouverneur de la région Russe extrême-orientale de Primorsk10, a volé de grandes quantités de charbon, fait de grandes enjambées en direction de l'établissement d'une politique étrangère indépendante envers la Chine, et que pourtant Moscou ne pouvait rien faire pour le mettre au pas, on pouvait être sûr que le système politique de la Russie était à peu près mort.

Un autre signe révélateur de l'effondrement politique est la désintégration effective, quand des régions déclarent leur indépendance. En Russie, ce fut le cas de la Tchétchénie, et cela a mené à un conflit sanglant prolongé. Ici, nous pourrions avoir une Reconquista11, là où les anciens territoires mexicains deviennent toujours plus mexicains, le Sud pourrait se lever à nouveau. La Nouvelle-Angleterre, la Californie et le Nord-Ouest Pacifique12 pourraient décider de suivre leur chemin séparément. Une fois que le système d'autoroutes inter-États ne sera plus viable et que les lignes aériennes domestiques restantes auront disparu, il n'y aura plus grand chose pour maintenir les deux côtes ensembles. Ce qui a uni le pays autrefois fut la construction du chemin de fer continental, mais les chemins de fer ont été trop négligés pour le maintenir uni à présent. Un pays consistant en deux moitiés reliées par le canal du Panama est, de fait, au moins deux pays.

Une autre chose encore à surveiller est l'intrusion étrangère dans la politique intérieure. Quand les consultants politiques étrangers commencent à diriger les élections, comme il est arrivé avec la campagne de réélection d'Eltsine, on peut être sûr que le pays n'est plus aux commandes de son propre système politique. Aux États-Unis, il y a un abandon graduel de la souveraineté, à mesure que les fonds souverains achètent davantage d'actifs américains. Ce genre de choses était autrefois considéré comme proche d'un acte de guerre, mais c'est une période désespérée, et on leur permet de le faire sans même un commentaire méchant. Finalement, ils pourraient commencer à faire des demandes politiques, pour extraire le plus de valeur de leurs investissements. Par exemple, ils pourraient commencer à contrôler les candidats aux fonctions publiques, pour s'assurer que ceux-ci demeurent amicaux envers leurs intérêts.

Enfin, le vide de pouvoir créé par l'effondrement de l'autorité légitime tend à être rempli plus ou moins automatiquement par les organisations criminelles. Elles essayent souvent de se saisir de la classe politique en faisant élire ou désigner leurs hommes aux fonctions politiques. Les exemples inclus les oligarques russes, tels que Boris Berezovsky13, qui s'est fait élire à la Douma, le parlement russe, et Mikhaïl Khodorkovsky14, qui pensait pouvoir utiliser sa richesse pétrolière pour acheter son parcours dans la classe politique. Heureusement pour la Russie, Berezovsky est en exil en Angleterre, et Khodorkovsky est en prison.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Un grand nombre de gens aux États-Unis affirment qu'ils n'ont pas besoin de l'aide du gouvernement, et qu'ils iraient tout à fait bien si seulement le gouvernement les laissait seuls. Mais ce n'est vraiment qu'une pose ; il y a beaucoup de choses que ce gouvernement fait pour rendre leur vie possible. Aux États-Unis, le gouvernement fédéral maintient en vie de nombreuses personnes à travers des programmes tels que Medicaid15, la Sécurité Sociale16 et les bons alimentaires. Les gouvernements locaux fournissent l'enlèvement des ordures et l'entretien des conduites d'eaux et des égouts, la réparation des routes et des ponts, et ainsi de suite. Les services de police essayent de défendre les gens les uns des autres.

Quand tout cela commencera à se détricoter, il est probable que cela se fasse par le bas, pas par le haut. Les fonctionnaires locaux sont plus accessibles que les lointains bureaucrates de Washington, et donc ils seront les premiers submergés par la colère et la confusion de leurs administrés, tandis que Washington demeurera sourd. Une exception probable peut concerner l'utilisation des troupes fédérales. Il semble presque donné que les troupes rapatriées des plus de mille bases militaires à l'étranger seront mises en action ici, chez elles. Elles seront réassignées aux taches de maintien de la paix intérieure.


Stade 4 : L'effondrement social
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

En dehors des grands programmes gouvernementaux, peu de choses sont disponibles aux États-Unis pour aider ceux dans le besoin. Encore une fois, les Américains font un grand spectacle de leur philanthropie, mais comparée à d'autres pays développés, ils sont en fait très radins quand il s'agit d'aider ceux dans le besoin. Il y a même un trait de sadisme politique, qui, par exemple, apparaît dans l'attitude des gens vis-à-vis des allocataires de l'aide sociale. Ce sadisme peut être vu dans la prétendue réforme de l'aide sociale, qui a forcé les mères célibataires à prendre des boulots qui couvrent à peine les frais de la garderie, laquelle est souvent de qualité inférieure.

En dehors du gouvernement, il y a les organisations caritatives, dont nombre d'entre elles sont religieuses, et donc elles ont la motivation ultérieure de recruter des gens pour leur cause. Mais même quand une organisation caritative ne fait pas de demandes spécifiques, son but réel est de renforcer la supériorité de ceux qui sont charitables, aux dépends de ceux qui reçoivent. Il y a un flux de gratitude forcée du bénéficiaire au bienfaiteur. Plus grand est le besoin, plus la transaction est humiliante pour le bénéficiaire, et plus le bienfaiteur est satisfait. Il n'y a pas de motivation pour le bienfaiteur de fournir davantage de charité en réaction à un plus grand besoin, excepté dans des circonstances spéciales, telles qu'à la suite immédiate d'un désastre naturel. Là où le besoin est grand, constant, et croissant, nous devrions nous attendre à ce que les organisations caritatives comptent très peu quand il s'agit de le satisfaire.

Puisque ni les largesses du gouvernement ni la charité ne subviendront vraisemblablement à ceux qui ne peuvent se subvenir eux-mêmes, nous devrions chercher d'autres options. Une direction prometteuse est le renouveau des sociétés d'entraide mutuelle, qui reçoivent des cotisations puis les utilisent pour aider ceux dans le besoin. Au moins en théorie, de telles organisations sont largement meilleures que l'aide gouvernementale ou les organisations caritatives. Ceux qui sont aidés n'ont pas besoin d'abandonner leur dignité, et peuvent survivre aux périodes difficiles sans être stigmatisés.

Pour se sortir intact des périodes de grand besoin, la seul approche raisonnable, il me semble, est de former des communautés qui soient assez fortes et cohésives pour procurer le bien-être à tous ses membres, assez grandes pour être pleines de ressources, et cependant assez petites pour que les gens puissent avoir des relations directes, et pour prendre une responsabilité directe dans le bien-être de chacun.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Si cet effort échoue, alors la perspective devient en effet désespérée. J'aimerais souligner, une fois de plus, que nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade d'effondrement. Nous pouvons laisser le système financier, le secteur commercial et la plupart des institutions gouvernementales s'effondrer, mais pas cela.

Ce qui rend cela particulièrement délicat est que l'existence de la finance et du crédit, de la société de consommation, et de la loi et de l'ordre imposés par le gouvernement ont permis à la société — dans le sens d'une aide mutuelle directe et d'une responsabilité librement acceptée pour le bien de chacun — de s'atrophier. Ce processus de déclin social est peut-être moins avancé dans des groupes qui ont survécu à une récente adversité : les groupes d'immigrants et les minorités, ou les gens qui ont servi ensemble dans les forces armées. Les instincts qui sous-tendent ce comportement sont forts, et ils sont ce qui nous a permis de survivre en tant qu'espèce, mais ils ont besoin d'être réactivés à temps pour créer des groupes assez cohésifs pour être viables.


Stade 5 : L'effondrement culturel
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

La culture peut signifier un très grand nombre de choses pour les gens, mais ce que j'entends par là est un élément spécifique très important de la culture : comment les gens s'entendent face à face. Prenez l'honnêteté, par exemple : les gens l'exigent-ils d'eux-mêmes et des autres, ou ressentent-ils comme acceptable de mentir pour obtenir ce que l'on veut ? Tirent-ils de la fierté de ce qu'ils ont ou de ce qu'ils peuvent donner ? J'ai tiré cette liste de vertus de Colin Turnbull, qui a écrit un livre sur une tribu dans laquelle la plupart de ces vertus étaient à peu près entièrement absentes. L'idée de Turnbull était que ces vertus personnelles étaient aussi presque toutes détruites dans la société occidentale, mais que pour le moment leur absence étaient masquée par les institutions impersonnelles de la finance, du commerce et du gouvernement.

Je crois que Turnbull a raison. Notre monde est un monde froid, dans lequel les citoyens sont théoriquement tenus de se débrouiller par eux-mêmes, mais ne peuvent survivre en réalité que grâce aux services impersonnels de la finance, du commerce et du gouvernement. Cela ne nous laisse pratiquer ces vertus chaleureuses que parmi notre famille et nos amis. Mais c'est un début, et à partir de là nous pouvons étendre ce cercle de chaleur pour inclure de plus en plus de gens qui comptent pour nous et nous pour eux.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Dans son extraordinaire livre sur l'héritage du colonialisme européen, Exterminez toutes ces brutes, Sven Lindqvist18 fait l'observation stupéfiante que la violence rend méconnaissable. L'agresseur, qu'il soit actif ou passif, devient un étranger.

La violence n'a pas à être physique. Une forme subtile de violence mentale qui abonde dans notre monde est l'acte de refuser de reconnaître l'existence d'une personne. Nous pouvons croire que passer près des gens sans rencontrer leur regard nous met plus en sécurité. C'est certainement vrai si notre regard est vide ou indifférent, et il vaut mieux alors détourner le regard que de regarder, et dire en effet : « Je ne te reconnais pas ». Cela ne met certainement pas plus en sécurité. Mais si votre regard dit : « je te vois », «  ça va », ou même : « je te reconnais », alors l'effet est tout à fait opposé. Les chiens comprennent parfaitement bien ce principe, et les gens le devraient aussi.


Des raisons de se réjouir
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Quand je faisais une tournée des radios pour promouvoir mon livre, nombre des jacasseurs des radios AM qui m'interrogeaient résumaient l'entretien avec quelque chose comme : «Alors noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas ?19 Et j'avais alors quinze secondes pour une réfutation. Donc, voici ma réfutation standard de quinze secondes : Non, mon message est en fait complètement optimiste. Je veux faire savoir aux gens qu'ils peuvent trouver des manières de mener une vie heureuse et épanouissante alors même que ce système condamné s'effrite tout autour d'eux. Ici, je peux vous donner une réponse plus longue.

Je crois que le système financier pyramidale et le consumérisme global sont finis. Mais je pense que ne pas avoir de gouvernement du tout n'est pas une option. Oubliez les subventions, oubliez les bases militaires sur le sol étranger, oubliez le cirque à trois rangs qui passe pour de la démocratie représentative ici, mais nous aurons toujours besoin d'agences pour imprimer les passeports, contrôler les réserves nucléaires, ainsi que tant d'autres services terre-à-terre mais essentiels que seul un gouvernement central peut fournir. Pour le plupart des autres besoins, l'auto-gouvernement local est peut-être le mieux que nous puissions faire, et cela pourrait ne pas être mal du tout.

L'effondrement commercial n'est pas nécessairement définitif. Il est tout à fait possible qu'une nouvelle économie émerge spontanément, sans toutes les fioritures et les déchets, mais capable de satisfaire la plupart des besoins de base. Dans les endroits qui sont socialement et culturellement intacts, c'est pratiquement inévitable, puisque les gens se prennent en charge et commencent à faire le nécessaire sans attendre d'autorisation officielle.

En ce qui concerne l'effondrement social et culturel, comme je l'ai déjà mentionné, il s'est déjà produit à un certain degré, mais il est masqué, pour l'instant, par la disponibilité des finances, du commerce et du gouvernement. Mais il peut être défait, pas partout bien sûr, mais dans pas mal d'endroits, parce que les instincts sont là, et une terrible épreuve commune peut être le catalyseur qui change la société, l'amenant plus près de la norme humaine.


Des attentes raisonnables
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Savoir à quoi s'attendre peut nous procurer de la tranquillité d'esprit, même en plein milieu de l'effondrement. Se vautrer dans la nostalgie du bon vieux temps, ou nier que des changements radicaux sont devant nous : ces réactions sont absolument malsaines.

Si nous savons ce qui approche, nous pouvons commencer à ignorer les choses sur lesquels nous ne pourrons pas compter. Si nous faisons cela suffisamment, nous pouvons nous retrouver dans un monde différent, et très possiblement meilleur, plutôt rapidement. Voici un exemple personnel. Il y a quelques années, j'ai décidé d'abandonner la voiture, la trouvant tout à fait incommode, et j'ai commencé à aller en bicyclette à la place. Cela n'a pas été si facile au début, mais une fois que je m'y suis habitué, une chose étrange est arrivée à ma perception : j'ai commencé à voir les voitures très différemment. En route pour le travail le matin, je passais le long d'une section d'autoroute qui était toujours encombrée de voitures. Quand vous êtes un conducteur, vous voyez cela comme normal, parce que vous faites partie de ce troupeau d'insectes mécanisés. Mais ce que je voyais était des boites en tôle avec des gens emprisonnés à l'intérieur, attachés à un fauteuil dans une minuscule cellule capitonnée, et la plupart de ces pauvres fous n'étaient que l'image de la souffrance : une foule solitaire, furieuse et désespérée, condamnée à tourner en rond. Alors je m'éloignais en pédalant joyeusement, à travers un parc et autour d'une mare, et je laissais cet horrible monde mourant derrière moi.

Et c'est ainsi avec beaucoup de choses. Nous pouvons attendre jusqu'à ce que le style de vie qui est en train de tuer la planète et de nous rendre dingues et malades ne soit plus physiquement possible, ou nous pouvons l'abandonner avant son temps. Et ce par quoi nous le remplacerons peut-être difficile au départ, mais considérablement mieux pour nous à la fin.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Alors, résumons nos découvertes. L'effondrement financier est déjà bien engagé, et il est assuré de suivre son cours. Les renflouements peuvent faire paraître solvables les institutions insolvables pendant un moment en fournissant des liquidités, mais une chose qu'ils ne peuvent fournir est la solvabilité. Par exemple, peu importe à quel point nous renflouons les constructeurs d'automobiles, fabriquer davantage de voitures sera toujours une mauvaise idée. Similairement, peu importe combien d'argent nous donnons aux banques, leurs portefeuilles de prêts, surchargés de maisons construites dans des endroits inaccessibles sauf en voiture, finiront toujours par être sans valeur. En nationalisant continuellement les mauvaises dettes, le pays va se transformer en un débiteur risqué, et les prêteurs étrangers vont s'en aller. L'hyperinflation et la perte des importations suivront.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

L'effondrement commercial est assuré de se produire. L'une des importations clef est le pétrole, et ici la perte des importations causera l'arrêt d'une grande partie de l'économie, parce que dans ce pays rien ne bouge sans le pétrole. Mais il devrait être possible de trouver des manières nouvelles, beaucoup moins consommatrices d'énergie, de satisfaire les besoins de base.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

L'effondrement politique est également garanti. À mesure que les recettes fiscales s'amenuiseront, les municipalités et les États ne pourront plus répondre aux exigences minimales d'entretien des infrastructures existantes : routes, ponts, canalisations d'eau et d'égout, et ainsi de suite. Les services municipaux, y compris la police, les pompiers, le déneigement et le ramassage des ordures, seront restreints ou éliminés. Les communautés les mieux organisées pourront trouver des façons de compenser, mais beaucoup de communautés deviendront incirculables et inhabitables, générant une vague de réfugiés intérieurs.

Actuellement, la classe politique ne pourrait pas être plus éloignée de comprendre ce qui est sur le point d'arriver. J'ai prêté l'oreille à l'un des récents débats présidentiels (je n'ai pas de poste de télévision, mais j'en ai attrapé un bout sur NPR20). J'ai été frappé que les deux candidats passent la plupart du temps à discuter des façons de dépenser l'argent qu'ils n'ont pas. Pour moi, les écouter était perdre un temps que je n'avais pas. Je suppose que mon livre se vendrait mieux si McCain était élu ; néanmoins, j'ai choisi de rester altruistement apolitique. La politique nationale est une distraction et une perte de temps.

En fait, je devrais être satisfait. Il y a quelques temps, j'ai proposé un saugrenu Parti de l'effondrement. Le programme du Parti de l'effondrement comprenait des propositions telles que la libération des prisonniers pour dégraisser la population carcérale avant qu'une amnistie générale devienne nécessaire en raison du manque de fonds, un jubilé — l'effacement de toutes les dettes — pour effacer l'ardoise de tous ces mauvais prêts, et quelques autres. D'autre part, je suggérais qu'il serait une bonne idée de cesser de fabriquer de nouvelles voitures — usons simplement celles que nous avons déjà, et nous manquerons de voitures juste en même temps que nous manquerons d'essence. Je suis heureux de signaler que cette année a été une année faste pour le Parti de l'effondrement. Sans mettre sur le terrain un seul candidat, nous sommes parvenus à faire passer une grande partie de notre plan : de nombreux États sont en train de relâcher des prisonniers en raison de la crise fiscale, le gouvernement fédéral s'implique maintenant pour éviter les saisies, une énorme déduction des dettes de cartes de crédit est en préparation (pas tout à fait un jubilé, et pourtant...) et à présent les fabricants d'automobiles sont prêts à fusionner ou à se déclarer en faillite. L'année prochaine, peut-être que nous rapatrierons les troupes et fermerons nos bases militaires à l'étranger, en ligne aussi avec le programme du Parti de l'effondrement.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Poursuivant notre récapitulatif, je vois l'effondrement social comme évitable, mais pas partout. Dans beaucoup d'endroits, la tâche est de reconstituer la société avant que les trois premiers stades aient suivi leur cours, et il est peut-être déjà trop tard. Mais c'est là que nous avons besoin de résister, ne serait-ce que pour laisser le souvenir de plus que la somme totale de nos erreurs.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Enfin, l'effondrement culturel est quelque chose qui est presque trop horrible à envisager, sauf qu'à certains endroits il semble s'être déjà produit, et qu'il est masqué par les institutions variées qui existent encore, pour l'instant. Mais je crois que beaucoup de gens se réveilleront et se souviendront de leur humanité, la meilleure part de leur nature, quand des circonstances désespérées les forceront à se montrer à la hauteur.

Et aussi, il y a des poches de culture intactes ici et là qui peuvent être utilisées comme une sorte de réserve de graines de culture. Ce sont des communautés et des groupes qui ont connu une certaine adversité à des époques récentes, et ont gardé une certaine cohésion sociale de cette expérience. Ils peuvent être aussi ceux qui ont pris certaines décisions conscientes, pour simplifier leur mode de vie de façon à mener une vie plus saine, plus épanouissante. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade final de l'effondrement, parce que ce qui est en jeu n'est rien de moins que notre humanité.


Les réactions
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

J'espère que, si vous avez suivi tout le long, à ce point la diapositive est explicite. L'effondrement n'est pas une chose monolithique. Chaque genre d'effondrement requiert une réaction, que ce soit l'esquiver à l'avance, ne pas y participer, ou s'y opposer avec tout ce que l'on a. À ce point, si quiconque dans cette salle se levait et essayait de nous dire que faire pour éviter l'effondrement financier, nous trouverions probablement cela très drôle. D'un autre côté, si nous attendons et que nous laissons l'effondrement social et culturel se dérouler, à quoi bon tout cela ? »

Dmitry Orlov
11 novembre 2008

Traduit et reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Les notes en marge sont du traducteur.


Notes : 

1Une division par dix, approximativement.
2John Michael Greer est un auteur dont les sujets de prédilection sont les effets du déclin de la production pétrolière sur la société et les rites druidiques.
3Les grandes banlieues pavillonnaires, peuplées par la classe moyenne et très éloignées des centres urbains.
4Dale Allen Pfeiffer est un géologue travaillant sur le pic pétrolier et ses conséquences agricoles, et l'auteur du site Surviving Peak Oil. On peut lire sur un autre site une traduction de son article Nous mangeons du pétrole.
5Michael Ruppert est un ancien policier passé au journalisme d'investigation.
6Dans le texte : deleveraging.
7Dans le texte : self-service (« se servir soi-même »).
8Dans le texte : « all you can eat », une formule de restauration équivalente au « buffet à volonté ».
9Yevgeny Ivanovich Nazdratenko, un politicien abonné aux affaires de corruption.
10Primorsk est une région administrative à la frontière de la Chine et de la Corée du nord.
11La Reconquista fut la reconquête de la péninsule ibérique par les souverains chrétiens contre les souverains musulmans, du VIIIe au XVe siècle.
12Le Nord-Ouest Pacifique correspond grossièrement à la portion de la côte ouest du continent nord-américain comprise entre le nord de la Californie, le sud de l'Alaska et les Montagnes Rocheuses.
13Boris Abramovitch Berezovsky est une personnalité trouble ayant fait fortune grâce au copinage avec Boris Eltsine et au pillage concomitant des biens de l'État. Ennemi politique de Vladimir Poutine, soupçonné d'être impliqué dans les troubles politiques en Ukraine et en Tchétchénie, il a trouvé refuge en Grande-Bretagne en dépit des demandes répétées d'extradition présentées par la justice Russe.
14Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski est un affairiste ayant bénéficié des largesses frauduleuses de Boris Eltsine à l'époque de la privatisation des entreprises d'État en échange de son soutien électoral et financier. Il est actuellement en prison pour fraude et évasion fiscale, en attendant d'être jugé pour malversation et blanchiment.
15Medicaid est un programme d'assistance médicale destiné aux personnes à faibles ressources, bien que la majorité des Américains pauvres n'y aient pas accès.
16Si en France l'expression « sécurité sociale » se confond avec « la Sécurité sociale » au point d'être circonscrite aux questions d'assurance santé, elle a conservé dans le monde anglophone son sens général, c'est à dire qu'en plus de l'assurance santé elle englobe les questions d'assurance vieillesse et d'assurance emploi. En ce qui concerne la Social Security Administration américaine, c'est un organisme fédéral dont l'objet est le versement des pensions de retraite, de veuvage et de handicap. Elle participe aux programmes d'assurance santé en tant qu'interface avec les assurés, bien que ces programmes ne ressortent pas de sa responsabilité.
17Colin Macmillan Turnbull était un anthropologue, auteur d'un livre populaire et controversé (« The Mountain People »), consacré à la désocialisation d'une ethnie africaine chassée de son territoire par la création d'un parc national.
18Sven Lindqvist est un écrivain suédois et un historien de la littérature dont les sujets de prédilections sont l'impérialisme, le colonialisme, le racisme, le génocide et la guerre. Le titre anglais de l'ouvrage cité est : « Exterminate all the Brutes ».
19Dans le texte : « So this is all doom and gloom, isn't it? ».
20La National Public Radio est une organisation à but non lucratif et à financement mixte qui produit des programmes à l'usage de ses stations de radio affiliées.
21Les amish et les mennonites sont des groupes religieux chrétiens adhérant à un mode de vie communautaire, peu dépendant des technologies industrielles.

 

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